Publié le lundi 02 mars 2026
L’œuvre du mois de mars
Todd Webb, né à Détroit en 1905, vécut une vie jalonnée de changements avant de découvrir dans la photographie sa véritable vocation. Après avoir perdu sa fortune lors du krach de 1929, il fut successivement garde forestier pour le United States Forestry Service, chercheur d’or au Panama, employé chez Chrysler, puis photographe dans la Marine pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est en s’installant à New York en 1945 qu’il put enfin se consacrer pleinement à la carrière qui allait le révéler. Dès 1946, sa première exposition personnelle au Museum of the City of New York consacra son entrée sur la scène photographique. Cette reconnaissance fut en partie possible grâce à sa rencontre avec Dorothy Norman, directrice de la galerie d’Alfred Stieglitz, qui avait acquis trois de ses photographies quelques années auparavant.
Accompagné de son encombrant appareil 5×7 posé sur trépied, Webb parcourt alors la ville et fixe notamment sur la pellicule les messages de bienvenue adressés aux soldats américains de retour de la guerre. Ces banderoles peintes à la main, suspendues dans les quartiers populaires comme Fulton Market ou Chinatown, témoignent pour lui d’une Amérique en pleine reconstruction. L’œuvre du mois, acquise lors de l’édition 2024 de Paris Photo, appartient à cette série emblématique. Le regard de Todd Webb se pose aussi bien sur les gratte-ciels de Midtown que sur les marchés de rue, les vendeurs ambulants et les façades populaires de Lower Manhattan, offrant une vision documentaire de la ville d’après-guerre. À travers les enseignes, les vitrines et les façades porteuses d’histoires Todd Webb apprend à connaître New York et en saisit les vibrations – alors que la ville conserve encore les stigmates du conflit. Comme ici avec la devanture du McSorley’s Old Ale House, le plus ancien saloon irlandais de New York. Ouvert au milieu du XIXe siècle, dans ce qui est aujourd’hui le quartier d’East Village à Manhattan, il était l’un des derniers pubs réservés uniquement aux hommes, n’autorisant une présence féminine qu’à partir du 10 août 1970, après y avoir été légalement obligé.
Les photographies new-yorkaises de Todd Webb s'inscrivent dans une démarche documentaire dans la lignée de celle d’Eugène Atget, Walker Evans ou encore Berenice Abbott. Soutenu et encouragé par des figures majeures telles qu’Alfred Stieglitz, Harry Callahan et encore Ansel Adams qui l’incita à envisager la photographie comme une véritable carrière après dix jours passés dans son atelier, Todd Webb mène parallèlement des collaborations avec des magazines tel Fortune et des entreprises comme la Standard Oil.
Il voyage à Paris, où il épouse Lucille Minqueau, puis dans l’Ouest américain grâce à une bourse Guggenheim en 1955, en Afrique subsaharienne ou encore auprès de Georgia O’Keeffe, dont il réalise des portraits d’une grande douceur. Plus tard, la Provence, l’Angleterre puis le Maine deviennent ses nouveaux territoires d’inspiration, sans qu’il n’interrompe jamais son travail. Jusqu’aux années 1980, Webb reste fidèle à une approche simple mais subtile de la photographie, attentif autant aux lieux qu’aux êtres. Il s’éteint à Lewiston, dans le Maine, à l’âge de 94 ans, laissant derrière lui plus de 1400 tirages.

